dimanche 30 janvier 2011

Testament biologique

Ici, il ne s’agit pas d’un texte fictif, mais de la traduction du testament biologique réel d’un blogueur italien. Il l’a publié sur son blog, « Senza fretta» (sans hâte), le 22 mars 2005, en pleine polémique sur le problème de l’euthanasie à propos du cas de Terri Schiavo. Cette dernière vient finalement de mourir, et un calvaire de plus de 15 ans de se terminer. Alors c’est peut-être le moment, pour chacun de nous, de faire une pause de quelques minutes, en lisant ces « volontés » jusqu’à la dernière ligne, bien que ce soit un peu long. Ceux qui en auront le courage ne le regretteront pas, car il est bon, de temps en temps, de s'arrêter sur tous les aspects de ce qu'on appelle « la vie ».

"Ce que je vais dire aujourd’hui, même si cela semble triste, c’est ce que tout le monde, en toute conscience et lucidité, devrait faire une seule fois dans sa vie.
Aujourd’hui, je vais dire ce qu’il faudra faire si...
Et si cela attriste quelqu’un, je m’en fous,
Il n’y a aucune comparaison possible avec ce que moi, je payerai, si un jour on avait des doutes à propos de ma volonté.

Débranchez-moi!
Et si on ne vous le permet pas, prenez-vous les pieds dans le fil.
Et si on ne vous le permet pas, faites un croche-pied au médecin pour qu’il tombe sur le fil.
Et si on ne vous perd pas de vue un seul instant, appuyez-vous sur le lit comme pour me faire une caresse et mettez votre coude sur le tube de la perfusion pendant le temps nécessaire, une fraction de seconde, pour former une bulle d’air dans le flux du liquide, toute petite mais définitive.
Faites-le pour moi.
Et faites-le en sachant que c’est ce que je désire.
Et si, à ce moment-là, des files de personnes se mettent à vous confondre les idées, mettant en scène des veilles de prières pour moi, foutez-vous en.
Et si des dizaines de personnes se collent du sparadrap sur la bouche pour vous convaincre que Dieu seul a le pouvoir de décider de prendre ma vie, dites-leur d’employer leur temps à s’occuper de leurs affaires, de leurs manigances quotidiennes, de l’éducation de leurs enfants, de l’extinction de leur prêt, des squelettes qu’ils doivent cacher.
N’importe quoi, pourvu qu’ils ne s’occupent pas de mes affaires.

Ne leur donnez pas la possibilité de se servir de moi comme alibi de leurs erreurs.
Ne leur permettez pas de s’intéresser à moi, car ce qui pour eux est une bataille idéologique de la même valeur que la défense de la fourrure des phoques, pour moi cela veut dire souffrance.
Ne leur donnez pas la possibilité de signer avec mon nom leur billet pour le paradis.

Et si la crème des théologiens occupe ses précieuses journées en débats télévisés dans le seul but d’enfiler leur credo jusque dans ma vie bien que moi je l’ai dépensée pour les tenir en dehors, empêchez-les de le faire, de toutes vos forces.
Dites-leur que leur avis ne m’intéresse pas.
Dites-leur que je ne leur ai pas demandé de m’aider.

Débranchez-moi,
Ne laissez pas que ma vie devienne une marchandise d’échange.
Ne me condamnez pas à regarder le plafond d’une pièce pour le reste de ma vie.
Et si l’objet du dilemme est que l’éventuelle maladie m’a ôté l’usage des muscles mais pas celui de la conscience, si par hasard mon être malade ne concerne pas ma lucidité mentale, alors sachez que pour moi la souffrance sera double.

Et s’ils disent que je souris encore, s’ils disent que je ne bouge plus aucun muscle mais que mon cerveau fonctionne encore, battez-vous encore plus pour me débrancher.
Parce que, pour moi, cette condamnation sera encore plus dure.
Parce que cela voudra dire que j’aurai encore la capacité de me rendre compte que je suis en train de vivre ce qui n’est pas une vie.
Et cette vie-là, moi je ne veux pas la vivre.

Et ne défaillez pas face à mes yeux.
Si vous vous trouvez dans le cas où il faut interpréter les battements de mes paupières, si vous devez choisir entre un « oui », un « non » ou un « merci » quand je les ferme, sachez que ces paupières-là seront seulement en train de dire « ça suffit ».
Et si je les ferme encore une fois, ce sera pour vous dire « s’il vous plaît » en plus de « ça suffit ».

N’ayez aucun scrupules.
Le fait que je sois conscient sera justement la raison pour laquelle vous devrez faire le choix de me débrancher.
Ne m’obligez pas à me rendre compte pendant un, dix, vingt ans que mon monde est circonscrit à l’espace d’un drap.
Ne me condamnez pas autant.
C’est cela qui serait une véritable souffrance.

Et si par hasard j’étais également inconscient, alors une raison de plus, débranchez-moi.
Parce que j’aime ceux qui seront à mes côtés.
Et aux gens que j’aime, moi, je ne voudrais jamais faire cadeau d’années de souffrance.
Cela ne m’intéresse pas d’avoir quelqu’un qui me fera faire de la gymnastique pour des jambes que, de toute façon, je n’utiliserai plus.
Je ne veux pas que la fin de ma vie soit la fin de la vie des personnes que j’aime.

Vivez,
Débranchez-moi et vivez à ma place.
Je ne veux pas que le salon de la maison où j’ai grandi se transforme en chambre d’hôpital pour le reste de ma vie.
Mettez-y une de mes photos, tout au plus, et souvenez-vous de moi quand je courais, quand je patinais, quand je souriais, quand j’aimais.
Et si par hasard un morceau de moi-même devait résulter utilisable, n’hésitez pas en faire cadeau.
Et pour les restes, réduisez-les en poussière.
Parce que moi, je ne suis pas une âme qui balade un corps.
Moi, je suis un corps.
Moi, je suis mes mains, je suis mon cœur, je suis mes yeux.
Et mes mains ont grandi en touchant, pénétrant, griffant, elles ne peuvent pas vivre autrement.
Et mon cœur a grandi en s’émotionnant, en éclatant, en ralentissant, en saignant, il ne pourrait pas vivre autrement.
Et mes yeux ont vu le monde, ils ont pleuré par amour, ils se sont gonflés sous le coup de l’émotion, ils ont cherché la beauté dans le plus bête des battements de cils, ils ne veulent rien d’autre.
Et si je ne suis plus en mesure de les porter de par le monde, que ce soit quelqu’un d’autre qui le fasse.
N’’enlevez pas, à eux aussi, la possibilité de vivre.
N’ôtez pas à mon cœur la possibilité d’aimer, n’empêchez pas mes poumons de fumer encore des cigarettes, laissez à mon foie la possibilité de filtrer encore un bon Coca-Cola, un verre d'Evian frais
Et si on le consent, faites également cadeau de mes cheveux, pour qu’ils soient caressés, encore une fois.

Ma vie ne sert qu’à rendre honneur à tout cela.
Elle n’a un sens que si je peux avoir tout cela.

Et à tous ceux qui diront que Dieu seul donne la vie et que Dieu seul peut la reprendre, toi, Maman, fais-toi guerrier pour moi.
Parce que la vie, c’est toi qui me l’a donnée, et non pas Dieu.
Et tu me l’as donnée, tu ne me l’as pas prêtée.
Maintenant, elle m’appartient.

Et moi, je veux en faire ce que je crois juste pour moi, pas pour l’Eglise, pas pour la conscience de cent, mille, cent mille cons qui demain, la dernière bataille à la mode terminée, contrairement à moi pourront aller nager dans la mer, pourront tenir leur enfant dans leurs bras, pourront faire l’amour, pourront faire tout ce que, à leur avis et à partir de ce jour-là, moi, immobilisé dans un lit, je devrai seulement imaginer.
Pas même regarder.
Seulement penser.
Imaginer.
Me souvenir.
Dieu, quelle condamnation ce serait !

Si jamais cela devait arriver, ce jour-là, regarde-moi
Pense à moi, à tout ce que tu as lu de moi, à toutes les émotions grâce auxquelles j’ai vécu, aux femmes qui ont été miennes, à mes amis, à la nourriture, au bon vin, aux journées au bord de la mer, à la table de ma grand-mère, aux noëls en famille, à quand je dansais quand j’étais petit, à quand j’ai pleuré déjà grand, aux genoux écorchés, aux trains pris, aux cadeaux ouverts, aux fleurs achetées, aux batailles combattues, aux peurs vaincues, à la guitare dont j’ai jouée, aux bonnes notes prises à l’école, aux vêtements qui étaient trop grands pour moi.

Ce jour-là, regarde-moi
Et rappelle-toi que pour moi, vivre signifie tout cela,
Signifie chair de poule, signifie saveurs, signifie parfums, signifie émotions.

Et si on te dit que l’expression qui est sur mon visage est un sourire, et par conséquent conscience, réponds-leur que ce n’est pas vrai.
Ce n’est pas de la conscience.
Ce jour-là, ce sourire signifiera seulement
« Merci »

Pour ce qu’il y a eu,
Et parce que tu me donneras la possibilité de ne plus souffrir.
Ce sourire sera seulement la certitude que toi, au moins toi, tu ne me contraindras pas à souffrir ultérieurement.
Et à cause de ce soulagement, moi, je sourirai,
Parce que je saurai que sur toi au moins je peux compter,
Et parce que je saurai que ta présence signifie que toute cette horrible vie est sur le point de se terminer, finalement.
Ce jour-là, ne m’abandonne pas.
Fais ce pourquoi tu m’as créé.
Rends-moi heureux.
Dépose un baiser sur mon front et éteints-moi comme tu m’as allumé,
Avec amour.
Je ne demande rien d’autre.

Ceci est un testament biologique.
Ecrit et enregistré sur un serveur grâce à un mot de passe que moi seul je connais.
Et si je ne m'abuse, d’après les nouvelles lois en vigueur sur Internet, il a une valeur légale."


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